L’Etat plateforme, pourquoi pas mais pour quoi faire ?

A mesure que les plateformes numériques type Google, Amazon, Facebook, … prennent de plus en plus de place dans nos vies et nos choix, les réflexions autour de la vie privée, des libertés individuelles, et des biens publics … doivent avancer pour se donner une chance de garder le contrôle, ou du moins pour pouvoir croire que nous le gardons.

Dans ce cadre, émerge depuis quelques temps la notion d’Etat plateforme qui se dresserait en défenseur de l’intérêt général devant la menace des intérêts privées desdites plateformes. La notion a le mérite d’être séduisante, dans la mouvance de l’écosystème enthousiaste des startup/incubateurs/innovateurs/…,  mais elle interroge nécessairement. Et la question est tout saut technique, elle est éminemment politique tant elle tourne autour de cette idée d’intérêt général.

En quoi l’Etat serait nécessairement le porteur de l’intérêt général et de la confiance de chacun ?

 

Avoir construit la notion d’Etat plateforme, en opposition aux plateformes privées, semble partir de l’hypothèse que l’Etat serait une garantie pour chacun. Or, pour poser la question crûment, pourquoi ferait-on plus confiance à l’Etat qu’à une plateforme privée ?

Un grand nombre de démocraties occidentales souffre justement aujourd’hui d’un manque de confiance entre les citoyens et leur gouvernement et administration. Des mouvements citoyens essayent de s’organiser pour redonner un caractère réellement général à l’intérêt général en redéveloppant la représentativité et la participation citoyenne, en développant des communs échappant aux intérêts privés, …

Mais en considérant qu’il est utopique d’imaginer que chacun s’implique dans ces mouvements et ce collectif, dans cette participation nouvelle (le souhaiterait-on seulement d’ailleurs ?), la question de la confiance se pose aussi envers ces mouvements. Sans doute dans une moindre mesure que pour l’Etat car ces mouvements sont encore jeunes et n’ont pas encore perdu le lien avec la mission qu’ils se sont fixés.

Les plateformes privées ont au moins le mérite d’être assez lisibles dans leurs intérêts. Il est dès lors plus facile pour chacun de savoir s’il veut y investir ou non (que ce soit du temps, de l’argent, des données personnelles, …). L’Etat ne peut être une solution que s’il sert un objectif et des intérêts clairs qui permettent à un collectif, à une communauté, de se dessiner dans le partage de ces intérêts.

 

 

L’entreprise est-il réellement le modèle dont doit s’inspirer l’Etat ?

 

Dans le même temps où les plateformes numériques sont de plus en plus souvent considérées comme des partis politiques, voire des états, la culture de gestion d’entreprise semble s’introduire dans nos gouvernements et administrations.

Ce mode de gestion permet de poser quelques bonnes questions, notamment la question centrale de la proposition de valeur (pour rester dans les termes séduisants de l’écosystème des startup/incubateurs/innovateurs/…). Que m’apporte l’Etat ? En quoi mon investissement dans l’Etat (payer mes impôts) me rapporte suffisamment de dividendes (services publics) ? En quoi l’Etat est-il le mieux placé pour me rendre ces services ? …

Ces questions ont au moins le mérite de forcer à penser le périmètre du service public et de le mettre en débat (voir mon article sur l’ubérisation du service public), permettant ainsi à un collectif de le définir ensemble (ou plutôt à un collectif de se créer en le définissant ensemble). Mais jusqu’où ce type de réflexion et cette analogie à l’entreprise est souhaitable ?

Interrogation qui devient beaucoup plus critique à l’ère du numérique. En effet, là où les Etats jouissaient jusque-là d’un quasi-monopole sur leurs clients/citoyens, le numérique vient peut-être bouleverser la donne et les frontières.

L’exemple de l’Estonie est en cela notable. Ce pays, qui vante aujourd’hui la numérisation de son administration, a ouvert à toute personne la possibilité d’enregistrer une société en Estonie et devenir par là-même un e-résident. On comprend vite l’intérêt pour un pays : développement de l’activité, plus d’impôt collecté, plus de dividendes reversés… pardon, plus de services publics.

La guerre des talents que l’on observe en entreprise va-t-elle voir arriver sa grande sœur au niveau des états? C’est bien sûr déjà le cas à l’heure de la mondialisation et du commerce global, mais là-encore, le numérique risque bien d’accélérer et d’exacerber le mouvement.

 

De la nécessité du débat public pour construire un collectif

 

Que ce soit pour retrouver la confiance des citoyens ou gagner dans la guerre concurrentielle avec les plateformes et les autres états, nous avons besoin de construire une vision, un projet, et de la faire connaître. Cette construction doit être une œuvre permanente, c’est le cœur du débat qui permet de rassembler et fédérer un collectif.

Sans cela, nous risquons de tomber dans une vision progressiste qui ne se justifie que par le mouvement en lui-même ; le progressisme ne deviendrait que du changisme. Si nous avons un peu d’ambitions, nous ne pouvons pas nous satisfaire de cela.