Plaidoyer pour développer la conscience des organisations

Qui a déjà emprunté les correspondances de la Gare Saint-Lazare à Paris aux heures de pointe doit nécessairement comprendre la beauté et la puissance des mécanismes de la conscience chez l’homme. Il suffit pour cela d’observer la différence d’efficacité entre :

  • une personne qui découvre les lieux et qui focalise toute l’énergie de sa conscience pour imaginer les chemins à emprunter pour aller de son point A à son point B en évitant de percuter les trajectoires issues de quelques centaines d’autres points A et points B,
  • et une personne tellement habituée à ce jeu que son corps est capable de traiter lui-même l’ensemble des informations visuelles, sonores et autres pour tracer la route la plus efficace, lui permettant de concentrer sa conscience sur la lecture et la réponse à un email sur son téléphone portable (à la grande colère de notre première personne)

Si l’on imagine maintenant que ces deux personnes avaient un email de la plus haute importance pour leur carrière à traiter à cet instant précis, on comprend tout de suite que pour la première, son activité en pleine conscience (aller de A à B en évitant…) lui a permis de survivre à court terme, pour la seconde son activité en pleine conscience (traiter son email) lui a permis de survivre à plus long terme et sans doute d’améliorer son futur (ou a minima d’éviter de le détériorer).

Ce champ me passionne et je fais le pari qu’il est possible de reproduire cette magie de la conscience chez l’homme au sein de nos entreprises et organisations, pour d’une part les rendre plus performantes, et d’autre part pouvoir redonner du sens à ce que nous y faisons.

La biologie et les neurosciences deviennent alors de magnifiques sources d’inspiration ; l’ouvrage d’Antonio Damasio en est une toute particulièrement.

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L’autre moi-même (Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions)

Antonio Damasio

(Odile Jacob)

 

En introduction, deux idées forces du livre qui me semblent éclairantes pour le monde professionnel:

  • le corps est le fondement de l’esprit conscient, il ne faut surtout pas négliger l’importance des dispositifs permettant de « ressentir » l’environnement,
  • le produit de la conscience résulte de nombreux sites cérébraux et en aucun cas d’un seul; la conscience nécessite donc de la coordination.

Notes de lecture :

Deux questions constituent le fil rouge du livre : qu’est ce qui permet la conscience? et pourquoi la conscience a prévalu dans l’évolution?

La conscience a prévalu dans l’histoire de la vie car elle a apporté un avantage significatif pour la survie aux espèces qui en étaient dotées.

Cet avantage réside dans la capacité à optimiser les réponses de l’organisme par rapport aux conditions dans lesquelles il se trouve (adaptabilité). Résultats :

  • une plus grande efficacité dans la gestion de l’homéostasie interne (régulation interne nécessaire à la survie de l’organisme)
  • la possibilité de gérer l’homéostasie socio-culturelle

Homéostasie et valeur biologique : parcours permanent d’éducation

Le livre commence par éclairer la notion d’homéostasie en abordant l’idée de valeur biologique. L’évolution peut être considéré comme un parcours permanent d’éducation dessiné par des mécanismes de récompenses et de punition en fonction de l’efficacité des actions / dispositions de l’organisme par rapport à son objectif de survie. Cette efficacité constitue la valeur biologique.

L’éducation est rendue possible par notre capacité à cartographier

Cette aptitude à la cartographie constitue une vraie différence par rapport à d’autres organismes survivant sans pour autant bénéficier de système nerveux et de cerveau développé.

L’activité de cartographie est permanente ; les cartes évoluent donc en fonction des changements de l’état de l’organisme liés aux variations de l’environnement. Elles s’appliquent par ailleurs à toute structure sensorielle dans lequel le cerveau est impliqué. Cette activité de cartographie s’effectue de la même façon dans les « postes avancés » du cerveau associés au sens concerné (la rétine pour les images, la cochlée pour les sons, …) ; plus, la cartographie au niveau du cerveau n’est possible que grâce à cette cartographie par les postes avancés, i.e. grâce à la surface du corps. Finalement, sont cartographiés aussi bien l’état interne de l’organisme que l’environnement externe (à travers ses variations et leur réception par la surface du corps). Par ailleurs, les cartes ainsi produites prennent plus ou moins de place dans le flux mental en fonction de la valeur biologique associée.

Comment ces cartes sont senties / vécues ? Ce sont les notions d’émotion et de sentiment qui sont utilisées ici. Les émotions, par exemple la colère, la peur, … correspondent à des états de l’organisme, en réaction à une stimulation de l’environnement (lien avec le principe de valeur : récompenses/punitions, pulsions/motivations). Les sentiments sont la perception de ce qui se passe dans l’organisme (corps et esprit) soumis à une émotion. Ils apparaissent donc après modification de l’organisme et non l’inverse.  Dès lors, les sentiments peuvent apparaître de trois façons différentes :

  • suite à une émotion
  • à travers la boucle corporelle du comme si (capacité du cerveau à déclencher un état associé à un stimulus, sans que ce stimulus provienne de l’environnement. Capacité largement associée aux neurones miroirs et à la base de notre faculté d’empathie)
  • en altérant la transmission des signaux corporels (le cerveau recevant alors une vue faussée de l’état du corps)

 

La capacité de cartographie nécessite une aptitude à l’enregistrement pour être en effet utiles dans une perspective d’optimisation des réponses.

C’est ici que la mémoire entre en jeu. L’idée majeure à retenir est que la mémoire enregistre non seulement l’objet, mais aussi et surtout toutes les conséquences sur l’organisme (dispositions) que l’interaction avec cet objet a provoquées.  C’est d’ailleurs pour cela que nous nous souvenons plus facilement de contexte que de choses isolées. Cet enregistrement combiné est une nouveauté de l’évolution ; le cerveau a d’abord très longtemps fonctionné sur la base de dispositions uniquement.

Tous ces éléments posés, la conscience peut se définir assez simplement par « un état particulier de l’esprit dans lequel intervient une connaissance de notre existence et de celle de ce qui nous entoure. », donc un esprit complété d’un processus du soi… qu’il reste à décrire.

Le processus du soi serait composé de trois étapes :

  • le protosoi, purement tourné vers l’organisme pour en décrire les états stables
  • le soi-noyau, permettant d’appréhender et d’enregistrer les modifications du protosoi liées à l’interaction entre l’organisme et un objet
  • le soi autobiographique, permettant l’interaction entre de nombreux objets « enregistrés » et le protosoi, entraînant des pulsations dans le soi-noyau.

Le passage du protosoi au soi-noyau correspond à la mise en place d’un protagoniste, celui qui interagit avec un objet et en ressent des sentiments d’émotions. La notion de protagoniste contient l’idée d’unicité. Ainsi, la création du soi-noyau nécessite un certain niveau de coordination entre l’ensemble des zones du corps et du cerveau modifiées par l’interaction afin d’en faire un tout cohérent.

Le passage au soi autobiographique est réalisé en faisant appel à la mémoire des expériences de l’organisme. Le soi autobiographique est ainsi à l’œuvre quand des éléments de mémoire sont évoqués et traités par l’organisme en images, interagissant ainsi avec le protosoi, et ce de manière ordonnée et cohérente dans une certaine fenêtre de temps.

Ce rapprochement du soi et de la mémoire est finalement ce qui permet aux hommes d’imaginer un bien-être individuel, d’imaginer un bien-être de la société, et d’imaginer les moyens pour y arriver… une projection vers un futur désiré et sa mise en œuvre dans l’ici et maintenant.

Mise en perspective, retours d’expérience :

Si la conscience a prévalu pour le développement de l’espèce humaine, je fais le pari qu’elle peut également prévaloir pour le développement et la performance de n’importe quelle organisation. Dès lors, il est intéressant d’identifier comment les mécanismes de la conscience peuvent se décliner au sein d’une organisation pour pouvoir d’une certaine façon reproduire le miracle de l’évolution.

En reprenant de façon simplifiée les éléments constitutifs de la conscience, il nous faut dès lors trouver comment une organisation peut :

  • gérer son homéostasie interne et socio-culturelle
  • cartographier et enregistrer les évènements de l’environnement et de ses réactions
  • mettre en place trois niveaux de soi et se projeter vers un futur désiré et le mettre en œuvre

 

Gérer son homéostasie interne et socio-culturelle

La gestion de l’homéostasie interne suppose deux choses :

  • la mesure des principales variables décrivant l’état de l’organisme
  • la capacité à agir pour maintenir ces mesures dans des fourchettes viables

Cela donne du sens aux besoins de pilotage et de reporting au sein des organisations, à condition toutefois de bien les concevoir dans cette optique de maintien des équilibres. Cela permet par ailleurs de justifier et d’éclairer les préoccupations liées à  la gouvernance des organisations.

 

Deux parenthèses à ce stade. La première pour évoquer l’intérêt qu’il y aura à transposer au sein des organisations les variables biologiques qu’un organisme doit conserver dans des fourchettes limitées (citons par exemple la température). La deuxième pour décaler à un prochain billet sur ce site une analyse sur ce que peut induire la transformation d’une organisation dans un objectif d’amélioration de sa performance. En effet, si l’homéostasie est là pour conserver les équilibres, il apparaît tout de suite qu’un changement significatif au sein de l’organisation va venir bousculer ce mécanisme… engendrant d’ailleurs la plupart des difficultés qu’il est possible d’observer dans le cadre de plans de transformation.

 

Du côté de l’homéostasie socio-culturelle, c’est de la performance de l’organisation vis-à-vis de son environnement qu’il s’agit, autant dire de son positionnement concurrentiel. Tout comme pour l’homéostasie interne, la gestion ici présuppose d’être capable tout à la fois de mesurer et d’agir pour influer sur la mesure.

Les points critiques compte tenu de la confrontation à un environnement extérieur fluctuant, sont d’une part l’identification des « variables » sur lesquelles il est nécessaire d’agir pour assurer sa survie (voir réaliser ses conquêtes), et d’autre part la mise en place d’un système d’apprentissage sur le modèle récompense – punition (valeur biologique) en assurant une évaluation des impacts réels des projets entrepris. Ici, cela donne du sens aux analyses de marché (avec des besoins schizophréniques : l’intérêt d’avoir une approche la plus holistique possible, et la nécessité d’isoler quelques variables clés pour identifier des leviers concrets d’action) et aux démarches de suivi de la valeur / des bénéfices (encore trop peu mature, notamment à cause de la difficulté de faire de réels liens de cause à effet entre les projets entrepris et les résultats de l’organisation).

 

Cartographier et enregistrer les évènements de l’environnement et ses réactions

 

L’un des points clés de l’activité de cartographie réside dans l’existence, et la nécessité, des « postes avancés ». La compréhension d’une situation ne peut se faire que grâce à une proximité suffisante. Une analyse centralisée d’une situation ne doit pas chercher à comprendre la situation en tant quelle, mais la repositionner dans un contexte plus global et ainsi pouvoir lui donner plus de sens.

Le besoin d’enregistrement renvoie à la problématique assez large de gestion des connaissances au sein des organisations. Sur ce sujet, la maturité a partout très fortement progressé pour gérer et enregistrer la connaissance « dure » (l’expertise des domaines techniques), aidé largement en cela par le développement des outils numériques.

Il reste néanmoins un domaine sur lequel la connaissance est difficile  à capter et à enregistrer. C’est la connaissance socio-culturelle, notamment en interne d’une organisation : comprendre les relations personnelles et les modes d’organisation, savoir identifier les pratiques qui marchent, et savoir dans quel contexte elles marchent, …

Cette connaissance socio-culturelle étant plus difficile à maîtriser, il n’est pas étonnant de voir ceux qui la manient le mieux évoluer plus rapidement que les autres au sein de leur organisation.

 

Mettre en place trois niveaux de soi, se projeter vers un futur désiré et le mettre en œuvre

 

A partir du moment où les activités de cartographie ont été correctement réalisés, il devient possible de confier au protosoi la réalisation des taches de fond pour « faire tourner la boutique ». Les démarches de formalisation de processus sont un bon levier pour permettre de réaliser le maximum d’activités non stratégiques de la façon la plus économe possible en termes d’énergie.

Pour faire un parallèle avec la plupart des échelles de maturité utilisées par CMMi ou autres modèles, le fonctionnement du protosoi correspond globalement au niveau 3 : « Défini », soit un  niveau dans lequel les pratiques sont standardisées.

Les niveaux 4 et 5 : « Géré » et « Optimisé », traduit assez bien les activités au niveau du soi-noyau puisqu’il renvoie en effet à la capacité à enregistrer les effets de telle ou telle action et de réaligner des efforts par rapport à un objectif défini.

QUID d’un niveau 6 qui pourrait correspondre au soi autobiographique ?

En pensant au soi autobiographique comme celui capable de se projeter dans le futur désiré et de planifier la mise en œuvre de ce futur, il est à espérer que le futur désiré ne se limite pas à optimiser des processus en place. Dès lors, le niveau 5 n’y répond et il faut imaginer quelque chose au-delà. C’est ici sans doute que l’innovation doit entrer en jeu.

 

Comment décliner ces concepts à tous les niveaux d’une organisation

 

Plus une organisation est grande, plus elle est constituée de sous-organisations pour lesquelles les questions de survie et de conscience existent également. La complexité est donc grandissante… et elle apparaît dès que l’organisation est constituée de deux personnes différentes.

Comment se coordonnent les différentes histoires qui émergement des différentes organisations…. Il me semble que c’est un champ d’étude à creuser avec l’objectif de répondre à la question suivante : Comment un ensemble d’organisations ayant des futurs désirés différents peuvent trouver des convergences et se coordonner, et permettre par ailleurs la mise en œuvre d’un futur désiré issu d’une organisation d’ordre supérieur ?